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BIGOREXIE

 

Cachez moi cette addiction que je ne saurais voir ...

 

 

 

Vous êtes comme moi.

 

Intimement persuadés que le sport est bon pour la santé.

 

Bon pour notre santé physique, bon pour notre santé morale, « ça fait du bien de faire du sport » …

 

C’est d’ailleurs toute la justification des politiques de santé publique visant à lutter contre la sédentarité.

 

Mais le sport peut-il devenir mauvais pour la santé, voire dangereux pour l’intégrité du sportif ?

 

Je ne parle pas de conduites déviantes tel le dopage.

 

Je parle de conduites saines qui à force d’entrainement et de sacrifices permettent d’aller toujours « plus vite, plus haut, plus fort » comme disait Coubertin.

 

Ce cher Baron Pierre de Coubertin qui, en 1894, définissait le sport comme « le culte volontaire et habituel de l’exercice musculaire intensif, appuyé par le désir de progrès et pouvant aller jusqu’au risque ».

 

« … pouvant aller jusqu’au risque » … !

 

Ce risque, cette mise en danger du sportif, porte un nom : BIGOREXIE.

 

Bigorexie, quel drôle de nom. 

 

On parle aussi de sportoolisme, encore mieux. 

 

La langue française n’est plus à un néologisme près !

 

Alors sportoolisme, on comprend à peu près. Non, ce n’est pas l’alcoolisme dans le sport (quoi qu’il y aurait à dire …), mais un phénomène de dépendance au sport comme l’alcoolique peut être dépendant à l’alcool.

 

Et bien le nom bigorexie est né dans les salles de bodybuilding. Par opposition à l’anorexie. Les bodybuildeurs cherchant à être toujours plus musclés, toujours plus gros, toujours plus « big », en opposition à l’anorexique qui se trouve toujours trop gros !

 

On retrouve ainsi un rapport à l’image de soi identique par son excessivité.

 

Cette image de soi qui devient obsédante et qui justifie tous les sacrifices, jusqu’au sacrifice ultime.

 

Cette maladie ne concerne pas uniquement les Bodybuilders, mais, par extension, tous les sportifs qui par une pratique intensive d’une activité physique en sont devenus dépendants physiquement et psychiquement développant de véritables signes de manque à l’arrêt forcé de la pratique, comme dans les autres addictions.

 

Elle va donc toucher les culturistes (emploi-t-on encore ce mot aujourd’hui ?) mais aussi ceux qui pratiquent des sports d’endurance (course à pied, triathlon, …), voire des sports de plus courte durée demandant un effort intense.

 

 

Mais laissez moi vous donner un exemple.

Pas très bigorexique le Monsieur.

 

 

#1 Quels sont les signes de la bigorexie ?

 

L’athlète devient rarement bigorexique du jour au lendemain. 

 

La pathologie s’installe pernicieusement sur une année en général, avec une pratique sportive qui va dépasser progressivement les dix heures hebdomadaires.

 

L’augmentation de la pratique est progressive mais constante, l’individu devant toujours repousser ses limites physiques pour obtenir sa récompense chimique.

 

L’entourage voit l’entraînement prendre de plus en plus de place dans la sphère professionnelle comme dans la sphère familiale.

 

Un ménage à trois se constitue : l’athlète, son conjoint et son sport. Ce dernier, très jaloux, requière de plus en plus d’attention.

 

En plus de la pratique sportive, la bigorexie va modifier le comportement du malade dans trois domaines :

 

  • L’organisation : les bigorexiques optimisent au maximum leur emploi du temps. Toutes les compétitions sont programmées quasiment un an à l’avance (voire plus). La journée est minutée pour pouvoir dégager suffisamment de temps libre pour l’entraînement.
  • L’alimentation : les bigorexiques sont des diététiciens en puissance. Aucun des aspects de l’alimentation du sportif ne leur échappe. Ils adoptent en général une alimentation la plus saine possible (souvent bio car ils veulent donner le meilleur à leur organisme). L’alimentation prend une place importante dans leur vie et le temps de préparation de la ration alimentaire est conséquent, tout étant pesé parfois au gramme près.
  • Le sommeil : pour pouvoir être performant, il faut pouvoir récupérer. Le bigorexique se couche tôt. Il se lève aussi souvent tôt surtout si un premier entraînement est programmé le matin avant de partir travailler. Il est rare de le voir sacrifier de précieuses heures de sommeil pour sortir le soir.

 

Le rapport aux autres en est également modifié.

 

  • Sur le plan professionnel, les collègues de travail découvriront quelqu’un de plus en plus organisé, distant, peu bavard (sauf lorsqu’on l’interroge sur sa passion), arrivant le matin le plus tard possible et/ou partant le soir le plus tôt possible. Les repas du midi sont rarement pris en commun, le bigorexique amenant le plus souvent son déjeuner. Tant qu’il arrivera à maîtriser ses pulsions ses supérieurs n’auront pas à se plaindre de son travail, le trouvant souvent plus efficace. Cependant, dès que l’addiction aura pris le dessus, les absences se multiplieront et son travail en pâtira. 
  • Sur le plan familial, le temps alloué se réduira comme peau de chagrin. La discipline diététique sera pesante lors des repas. Les sautes d’humeur de plus en plus fréquentes liées à des phénomènes de manque. On notera également un isolement du sportif bigorexique et une perte de vie sociale : le cercle d’amis se réduira pour n’être plus composé que de quelques individus partageant la même passion.
  • Sur le plan du couple, le conjoint pourra mal vivre cette intrusion du sport dans leur relation. Il se sentira parfois abandonné. Par ailleurs le sport, à dose extrême supplante fréquemment la libido, le patient se trouvant alors confronté à une baisse inexpliquée du désir. Le bigorexique étant de plus en plus egocentré, la communication passera mal et pourra conduire à des séparations, car, il faut le savoir, cette passion invasive peut ruiner une vie de couple en quelques mois.

Ce sont les effets positifs, agréables, véhiculés par ces neurotransmetteurs que les bigorexiques vont rechercher à tout prix. 

Et tomber dans le mécanisme d’accoutumance.

Ainsi, pour obtenir les mêmes effets, le sportif va devoir effectuer des efforts toujours plus importants sous peine de ne pas ressentir bien-être et euphorie.

 

D’accord pour le mécanisme, mais si on reprend la statistique du début, il y a quand même 72% des sportifs qui n’auraient pas de risque de bigorexie.

Alors pourquoi devient-on bigorexique ?

 

 

#3 Quelles sont les causes de la bigorexie ?

 

Plusieurs causes peuvent être à l’origine de la bigorexie :

 

  • Le complexe d’Adonis, aussi appelé « dysmorphie musculaire », est un trouble du comportement intéressant essentiellement les bodybuilders avant tout préoccupés par leur apparence physique. A titre d’exemple, là où le bodybuilder se regarde en moyenne 3 fois par jour devant la glace, l’Adonis se regarde plus de 12 fois ! Plusieurs hypothèses peuvent expliquer ce trouble : une mauvaise opinion de soi qui influerait sur la perception du corps ; une souffrance psychologique profonde et ancienne ; une pression sociale difficilement soutenable et virant à l’obsession du corps parfait.
  • Le comblement d’un vide affectif. La dépendance affective peut se traduire par un vide. Cette sensation est tellement douloureuse psychologiquement que le besoin de remplir ce vide devient impératif. La pratique sportive permettra de combler ce vide affectif et de soulager l’individu.
  • Le stress, le trop plein d’énergie, l’hyperactivité. Le sport sert alors de soupape afin d’éviter de faire « exploser » la machine
  • Surmonter une difficulté ponctuelle, la pratique d’une activité physique joue alors le rôle d’échappatoire, pour « oublier » cette difficulté, ce problème. Cette pratique permet de passer outre, de faire avec, mais ne règle pas la difficulté. Comme on n’a pas régler le problème d’autres difficultés vont apparaître et se multiplier. Et comme la « solution » sportive initiale a bien marché, on va la reconduire, sans fin.

 

Mais que peut-on faire contre la bigorexie ? Y a-t-il un traitement ?

 

#4 Comment traiter la bigorexie ?

 

La question est complexe.

Avant tout du fait que le bigorexique n’a pas la sensation d’être malade.

Lui ne se plaint de rien, il consultera rarement spontanément.

Ce d’autant qu’il a une hygiène de vie irréprochable : il ne boit pas, ne fume pas, mange sainement, est très attentif à ses heures de sommeil, fait du sport régulièrement (et pour cause !). Que pourrait-il faire de plus pour être en meilleure forme ?

La question est surtout que doit-il faire de moins … !

 

On verra plutôt en consultation le sportif bigorexique dans les suites d’une blessure due au surentrainement. Le physique ne suivant plus, il ne peut plus pratiquer son activité physique favorite. Le syndrome de sevrage se fait ressentir : irritabilité, anxiété, agitation, douleurs musculaires, articulaires. 

 

Le patient voudra être soigné non pas pour aller mieux, mais pour pouvoir reprendre son sport.

 

Et il veut surtout être soigné rapidement.

 

D’où le dilemme du médecin : faut-il soigner rapidement un patient bigorexique qui se blesse ? Ne vaut-il mieux pas « profiter » de cette blessure pour faire prendre conscience au patient de la dimension pathologique de son comportement sportif, le sevrer pendant quelques semaines et lui proposer une prise en charge psychologique ?

 

Alors, quels traitements ?

 

La bigorexie est une addiction. Elle doit être traitée comme telle.

Sa prise en charge relève de médecins addictologues et de psychologues.

L’objectif de la prise en charge n’est pas que le patient arrête complètement de faire du sport (abstinence totale), mais qu’il prenne conscience de son comportement vis-à-vis du sport et qu’il le modifie afin de ne pas mettre en danger son organisme.

 

Les thérapies cognitivo-comportementales sont une des approches préconisées dans la prise en charge de la bigorexie.

 

La prescription de médicaments est réservée aux manifestations des signes du sevrage : anxiété, dépression, douleurs …

 

N’oublions pas la prise en charge sociale qui est souvent nécessaire lorsque la bigorexie aura eu des conséquences financières ou sur l’insertion professionnelle du patient.

 

La bigorexie est une réelle maladie qui conduit à une souffrance physique mais surtout psychologique avec des dégâts collatéraux importants.

Cette pathologie est d’autant plus pernicieuse que l’individu n’a pas le sentiment d’être malade et ne consultera donc pas spontanément.

Une blessure physique, empêchant la pratique sportive, sera souvent la seule occasion pour le médecin de prendre en charge également la dimension addiction.

Cette prise en charge est indispensable tant la bigorexie peut être destructrice au niveau professionnel, familial, du couple, social et bien sûr personnel.

Trop peu d’actions de prévention sont menées encore actuellement dans les salles de sport, ou auprès des différents clubs pour communiquer sur cette pathologie encore mal connue du grand public.

  

Une dernière question :

 

 

#5 Et vous, êtes-vous bigorexique ?

 

Pour le savoir, faites le test mis au point par William Glasser.

 

Pour chaque question comptez : 

  • 2 points si vous répondez « Vrai » 
  • 1,5 point si vous répondez « Plutôt Vrai »
  • 1 point si vous répondez « Faux »

 

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Une patiente d’une cinquantaine d’années vient consulter pour des douleurs du genou.

Divorcée, enfants élevés, elle s’est mise au CrossFit « pour maigrir » !

Manifestement cette nouvelle activité physique la passionne. 

Le temps de l’examen, elle m’en raconte les moindres détails, les difficultés de son dernier WOD (« Workout Of Day », séance d’entrainement du jour) , le régime alimentaire draconien qu’elle a adopté et est très fière des transformations physiques qu’elle ressent déjà.

Toute sa vie est maintenant organisée autour du CrossFit.

Elle arrive à enchainer deux entraînements par jour, sept jours par semaine.

Et cela au prix d’une organisation millimétrée. 

Elle me demande d’ailleurs si je peux aller assez vite car elle ne doit pas arriver en retard à l’entrainement qu’elle a juste après ma consultation.

L’atteinte du genou est sévère.

Le processus de dégradation du cartilage est bien avancé.

Une candidate à la prothèse dans quelques années.

Je lui explique sa pathologie, les possibilités de prise en charge, la nécessité d’y associer un repos sportif immédiat, ainsi que celle d’abandonner le CrossFit pour s’orienter vers des activités physiques portées, moins traumatisantes.

La réaction est violente, inadaptée.

Pire que l’annonce d’une maladie que l’on sait incurable, ou celle du décès d’un être cher.

Manifestement tout un monde s’écroule.

Elle quitte le cabinet sans mot. A-t-elle entendu les miens ?

Je doute de l’observance de ma prescription.

Elle ne reviendra pas consulter.

Un autre exemple, a contrario.

Un patient consulte dans le cadre d’une aptitude professionnelle.

La question de la pratique sportive se pose de façon systématique.

- Je ne fais plus de sport

- Quels sports pratiquiez-vous ?

- Je faisais des ultra-trails, des triples Ironman (11,4 km de natation, 540 km à vélo, 126,62 km de course à pied), j’ai même eu à un moment le record des 24 heures sur home trainer.

- Et cela ne vous manque pas ?

- Non, je n’ai jamais fait de sport pour faire du sport, je faisais du sport pour gagner. Seule la victoire m’importait.

Aujourd’hui j’ai monté ma boite, je travaille 16 heures par jour, tous les jours de la semaine. Je m’investis pleinement, comme je le faisais avec le sport. Je n’ai aucun manque.

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#2 Quels sont les mécanismes de la bigorexie ?

 

Savez-vous que selon une étude de Blaydon et Lindner parue en 2002, 28% des sportifs non professionnels seraient à risque de bigorexie ?

Il semblerait que ce risque apparaisse au-delà de 10 heures de pratique sportive par semaine !

 

Mais pourtant vous étiez persuadé que le sport c’était bon pour la santé.

Alors que se passe-t-il dans la tête du bigorexique pour, un jour, passer du côté obscur de la force ?

 

Car, vous l’avez compris, avec la bigorexie tout se passe à l’étage supérieur.

Et il s’agit bien de substances chimiques qui sont impliquées dans cette dépendance, un peu comme pour d’autres addictions, sauf qu’ici ce sont des substances endogènes, c’est l’organisme des sportifs qui les produit.

Nous allons parler de neurotransmetteurs libérés en excès par le cerveau du bigorexique.

 

Mais c’est quoi un neurotransmetteur ?

Très schématiquement vous savez que nos neurones doivent communiquer entre eux pour pouvoir faire passer un signal nerveux (ou une information), si les neurones ne sont pas connectés, le signal ne passe pas !

Pour faire passer l’information, le neurone en amont va libérer une substance chimique (le fameux neurotransmetteur) qui va se fixer sur des récepteurs du neurone en aval et ainsi faire passer le signal. Le neurotransmetteur variera en fonction du type d’information.

 

Ça va ? Vous suivez toujours ?

 

Dans la bigorexie il va y avoir 3 neurotransmetteurs qui sont impliqués :

  • La Dopamine
  • La Sérotonine
  • L’Endorphine

 

Nous allons détailler chacun de ces neurotransmetteurs.

 

La Dopamine joue sur le circuit de la récompense. Elle agit dans des domaines divers comme le sommeil, la mémoire, l’attention, la motivation, le contrôle moteur, le plaisir et le désir.

 

La Sérotonine a une action analgésique et va limiter les effets de la Dopamine, elle intervient dans le comportement alimentaire, le sommeil, l’humeur.

 

L’Endorphine est un opiacé naturel qui a donc un effet anti-douleur. L’endorphine diminue donc la douleur, accroît la relaxation, engendre un état euphorique, ralentit la fréquence respiratoire, baisse la motilité intestinale.

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Q1 : J’ai tendance à pratiquer toujours le même type d’activité(s) de manière organisée au moins une fois par jour.

 

Q2 : L’activité physique est un des éléments de ma vie les plus importants.

 

Q3 : J’ai tendance, au fil du temps, d’année en année, à intensifier ma pratique sportive.

 

Q4 : Si je suis obligé de ne pas pratiquer de sport, je me sens triste.

 

Q5 : Quand je me sens mal parce que j’ai dû arrêter le sport, je me sens mieux dès que je recommence.

 

Q6 : Je sens que mon activité physique est pour moi un besoin vital.

 

Q7 : Si j’ai dû arrêter l’exercice, je reprends le plus vite possible, car je ressens un manque.

 

Q8 : Même si je suis vraiment malade, si j’ai un problème causé par le sport, je continue à en faire, y compris contre l’avis des médecins.

 

Q9 : J’ai des difficultés, des conflits avec ma famille ou mon employeur à cause de mon activité physique.

 

Q10 : Je fais très attention à maintenir mon poids et à faire un régime soit pour rester à un poids stable, soit pour perdre des kilos si jamais j’en prends.

Résultats :

 

  • 10 points : vous n’avez aucune addiction au sport. Aucun risque, vous n’êtes pas dépendant du sport

 

  • Entre 11 et 18 points : vous n’avez pas d’addiction au sport, mais tout de même quelques symptômes de cet ordre. Questionnez-vous vous-même sur la place que prend le sport dans votre vie, et vous pensez-vous accro ? Si oui, veillez à ne pas vous éloigner des autres, gardez des liens sociaux et réfléchissez aux effets négatifs que cela peut avoir.

 

  • Vous avez 19 ou 20 points : vous avez vraiment des critères d’addiction au sport. Même si cette « drogue » n’est pas comparable aux autres drogues, elle peut avoir de gros effets négatifs sur votre vie sociale et sur votre organisme. Essayez de diminuer votre pratique, remplacez le sport par d’autres activités et, si besoin, n’hésitez pas à consulter.

 

 

Bon sport à tous.